Vous récoltez une pomme de chou d’hiver, vous arrachez deux navetsLes navets sont des légumes-racines comestibles ronds et tubéreux, généralement blancs ou violets, cultivés pour leurs qualités nutritives. Ils peuvent être consommés crus ou cuits. croquants, vous traversez un champ de colza en fleur: trois silhouettes, une même histoire botanique. Si ces plantes si différentes partagent le genre Brassica, c’est parce que la séléction paysanne a modelé des formes à partir d’un socle commun, puissant et étonnamment plastique. En permaculture, comprendre ce lien change la manière de semer, d’associer, de sauvegarder ses graines et d’organiser les rotations pour un sol vivant. Le fil rouge? Une famille (Brassicaceae) et un genre (Brassica) dominés par les glucosinolates, ces composés soufrés qui signent l’arôme des chouxLe Choux est une plante potagère de la famille des Brassicaceae, cultivée pour ses différentes variétés offrant des feuilles ou des inflorescences comestibles, souvent en forme de pomme., la morsure de la moutardePlante herbacée de la famille des brassicacées, cultivée pour ses graines utilisées en gastronomie pour préparer le condiment nommé aussi "moutarde". et une part de leurs interactions dans l’écosystème. Au potager comme en agroécologie, les Brassica sont des alliés robustes, mais exigeants: ils pompent l’azoteL'azote est un élément chimique essentiel, omniprésent dans le sol, qui joue un rôle crucial dans la croissance des plantes en participant à la composition des protéines et de l'ADN., apprécient un humusL'humus est une matière organique riche et fertile qui se forme par décomposition de végétaux et d'animaux morts. C'est une composante essentielle pour la fertilité des sols. profond, n’aiment pas l’asphyxie, et ne forment pas de mycorhizes"Mycorhizes" désignent une association symbiotique entre les racines d'une plante et un champignon, qui permet une meilleure absorption des nutriments du sol par la plante.. Dès que vous les inscrivez dans un design permaculturel cohérent (sol couvert, eau de pluie valorisée, biodiversité activée), ils révèlent leur plein potentiel en polyculture et en forêt comestible, du kaleLe kale est un type de chou vert frisé très nutritif qui peut être cultivé dans des conditions climatiques diverses. Il est riche en vitamines et minéraux, notamment en vitamines K, A et C. en lisière de haie fruitière au rutabaga en butte lasagneTechnique de permaculture consistant à superposer des couches de matériaux biodégradables, similaire à des lasagnes, pour créer un sol riche et fertile sans labour., en passant par le colza fourrager en agroforesterie.
Comprendre: ce qui unit choux, navets, rutabagas et colza
Le “pourquoi” tient autant à la morphologie qu’à la génétique. Morphologiquement, toutes les Brassicaceae affichent quatre pétales en croix, six étamines (4 longues, 2 courtes), et des fruits en siliques. Les Brassica, eux, concentrent des architectures foliaires et racinaires extrêmement modulables: une même base génétique a permis d’obtenir un chou-fleur (Brassica oleracea var. botrytis) sélectionné pour son méristème hypertrophié, un brocoliLe brocoli est un légume du groupe des Brassica oleracea, apprécié pour ses têtes vertes comestibles, riches en vitamines et minéraux. Idéal pour une alimentation saine en randonnée. (inflorescences), un chou pommé (feuilles), un navet (Brassica rapa subsp. rapa) gonflant l’hypocotyle, un rutabaga (Brassica napus subsp. rapifera) épaississant racine et colletPartie basse d'une plante généralement potagère, où se trouvent la racine et la tige, souvent utilisée pour le bouturage ou le greffage., et un colza (Brassica napus) optimisé pour sa graine oléagineuse. Génétiquement, le “triangle de U” éclaire le tableau: B. rapa (AA), B. oleracea (CC) et B. nigra (BB) sont les espèces diploïdes ancestrales; leurs hybrides allopolyploïdes donnent B. napus (AACC), B. juncea (AABB) et B. carinata (BBCC). Concrètement: rutabaga et colza partagent deux jeux de chromosomes avec les choux (C) et un avec les navets (A). Cette parenté réelle explique la facilité relative d’hybridation au sein du genre et l’extrême diversité des formes comestibles.
| Type | Espèce (nom scientifique) | Génome(s) | Origine génétique (croisement / combinaison) | Exemples / lecture “potager” |
|---|---|---|---|---|
| Diploïde ancestrale | Brassica rapa | AA | — | Navet (et plusieurs “choux asiatiques” selon les groupes) |
| Diploïde ancestrale | Brassica oleracea | CC | — | “Choux” au sens strict (chou pommé, brocoli, chou-fleur, kale…) |
| Diploïde ancestrale | Brassica nigra | BB | — | Moutarde noire (usage surtout condimentaire) |
| Hybride allopolyploïde | Brassica napus | AACC | AA (B. rapa) + CC (B. oleracea) | Colza (huile) et Rutabaga (racine) appartiennent au même complexe génétique : ils partagent A (parenté “navet”) et C (parenté “choux”). |
| Hybride allopolyploïde | Brassica juncea | AABB | AA (B. rapa) + BB (B. nigra) | Moutarde brune (feuilles, graines, condiments selon les formes) |
| Hybride allopolyploïde | Brassica carinata | BBCC | BB (B. nigra) + CC (B. oleracea) | Brassica carinata (usage variable selon régions; proche “moutardes/choux”) |
Repères botaniques à l’œil nu
- Fleurs à 4 pétales en croix, jaune vif (colza) ou blanc/crème (choux), visitées par abeilles et syrphes
- Odeur poivrée/moutardée au froissement des feuilles (glucosinolates)
- Fruits en siliques allongées, contenant des graines rondes brun-noires
- Feuillage alterné, souvent glauque chez B. oleracea (cire protectrice)
- Racine pivotante marquée chez navet/rutabaga, collet épaissi
Ces traits communs ne sont pas seulement de la “botanique de salon”: ils guident vos choix de design permaculturel. Les Brassica ne s’associent pas aux mycorhizes; il faut donc compenser par un sol riche en humus, en compost et en lombricompost, et par un paillage permanent (mulch, BRF bien mûri) pour nourrir bactéries et vers de terre. Leur appétit pour l’azote les place derrière un engrais vert de légumineuses (vesce-avoine, féverole) ou après une planche de haricots; la rotation des cultures devient structurante pour maintenir la fertilité du sol et limiter altises, hernie du chou et piérides. En bordure de haie champêtre, une bande fleurie (phacélie, centaurée, achillée) attire la faune auxiliaire et les pollinisateurs qui régulent pucerons et chenilles, pendant qu’une mare crée un microclimat humide bénéfique en été.
Choisir: quelles espèces de Brassica pour quel système comestible
S’il s’agit d’autonomie alimentaire, chaque espèce du genre trouve sa place dans un design permaculturel sobre en intrants. B. oleracea regroupe choux pommés, chou kale, brocoli, chou de Bruxelles: robustes au froid, ces variétés anciennes assurent des récoltes d’hiver sur butte paillée, avec un mulch épais de feuilles et de paille pour protéger la microbiologie. B. rapa couvre le navet, mais aussi les choux asiatiques (pak-choï, mizuna): croissance éclair, idéal en inter-culture sous couvert végétal léger au printemps ou en fin d’été pour combler une fenêtre de culture et maintenir le sol vivant. B. napus propose deux usages: colza oléagineux (en parcelle agroforestière, sous rangs d’arbres fruitiers à taille douce) et rutabaga nourricier, impeccable en stockage de cave, pilier de résilience hivernale. B. juncea (moutarde brune) est utile en biofumigation douce et en cuisine; en engrais vert, elle structure la surface, mais on l’alterne avec des familles mycorhiziennes pour l’équilibre de l’écosystème du sol.
Associer sans fausses notes: compagnonnage et énergie du système
- Avec alliums (poireau, oignon), pour brouiller les repères des altises et piérides
- Sous tunnel filet anti-insectes à mailles fines, alimenté en eau de pluie via goutte-à-goutte gravitaire
- Au pied d’une haie fruitière, où le microclimat coupe le vent et limite l’évaporation
- En polyculture maïs-haricot-chou kale sur butte, pour étager les niches et optimiser l’énergie solaire
- Avec fleurs compagnes (capucine piège à pucerons, aneth pour parasitoïdes)
Côté organisation, pensez zonage: navets et pak-choï express en zone 1 (visite quasi quotidienne), choux d’hiver en zone 2, colza fourrager et rutabaga de masse en zone 3 près d’un poulailler mobile pour recycler les résidus. L’intégration animale fonctionne: après récolte des choux, les volailles pâturent, écrasent les œufs de piérides et fertilisent, bouclant le recyclage organique. Du point de vue eau, la récupération d’eau de pluie avec stockage en cuve haute alimente une irrigation gravitaire, sobre en énergie. Un paillage épais (5-8 cm) limite les stress hydriques, renforce la résilience et protège la fertilité du sol en été.
À noter :
Les Brassica ne forment pas de mycorhizes: alternez systématiquement avec des familles mycorhiziennes (Fabacées, Poacées, Astéracées) et des engrais verts diversifiés. Pour les semences paysannes, évitez la proximité de champs de colza et isolez vos variétés: 500 m à 1 km pour une même espèce, ou ensachez les inflorescences avec des manchons anti-insectes.
Agir: rotation, calendrier, semences et gestion des ravageurs sans chimie
Techniquement, visez une rotation de 4 ans minimum sans Brassica sur une même planche pour prévenir la hernies du chou (Plasmodiophora brassicae). Sur sol vivant, préparez une planche avec compost mûr (3-5 l/m²) incorporé en surface, puis paillage fin dès la plantation. Densités: chou kale à 50 x 50 cm, brocoli 60 x 60 cm, chou pommé 60-70 cm, navet en lignes à 25 cm, rutabaga à 40-45 cm. Semis de navet: fin d’été pour racines douces en automne, sous couvert léger de paille broyée; arrosage au démarrage avec eau de pluie, puis maintien d’un mulch pour casser la croûte de battance. Pour les altises, déclenchez une stratégie combinée: filet anti-insectes posé dès le semis, arrosages légers fréquents en période sèche (les altises détestent l’humidité), paillage fin qui limite les poussières où elles se chauffent, et bande fleurie pour soutenir carabes et araignées. Les piérides se gèrent par observation quotidienne et suppression manuelle des pontes sous les feuilles; en zone humide près d’une mare, les mésanges et chauves-souris participent à la régulation. Côté semences reproductibles, retenez le cadre: les Brassica sont souvent allogames et très sujettes aux croisements. B. oleracea ne se croise qu’avec oleracea; B. rapa avec rapa; B. napus avec napus — mais rutabaga et colza appartiennent à la même espèce cytogénétique (AACC) et se croisent entre eux. Isolez dans le temps (floraisons décalées), dans l’espace, ou isolez physiquement des pieds-mères (5-10 individus minimum pour conserver la diversité). Séchez les siliques sur plante, battez en douceur, tamisez; conservez vos graines au frais et au sec, avec un dessicant. Enfin, l’amendement: évitez les apports azotés solubles qui favorisent les pucerons; privilégiez compost, lombricompost, et un BRF bien composté en surface, qui nourrit bactéries, actinomycètes et la faune du sol. La sobriété énergétique guide l’ensemble: énergie humaine pour le désherbage en binage précoce, énergie solaire captée par un couvert végétal continu, et écoconstruction d’abris légers anti-aléas en matériaux naturels (noisetier, toiles réutilisables).
- Rotation 4 ans minimum hors Brassica, après légumineuses
- Filets anti-insectes et paillage fin dès semis/plantation
- Arrosages réguliers (eau de pluie) au démarrage, puis mulch épais
- Isolement des semences: 500 m-1 km ou ensachage des inflorescences
- Bande fleurie et haie champêtre pour la faune auxiliaire
Au final, choux, navets, rutabagas et colza partagent un même genre parce qu’ils sont des expressions différentes d’un génome modulable, sculpté par des siècles de savoir-faire paysan. En permaculture, ce n’est pas un détail académique: cela oriente vos associations, votre rotation, la sauvegarde de vos semences paysannes et la cohérence énergétique du jardin. En reliant sol vivant, eau de pluie, biodiversité et organisation des zones, vous transformez ces Brassica en piliers d’une résilience locale concrète et savoureuse.